9
Galdasten, royaume d’Eibithar
Cela faisait deux jours que son mari avait quitté le château et conduit ses hommes à la poursuite des soldats de Braedon. Quatre qu’il l’avait défiée – elle, sa femme – préférant suivre les conseils de son imbécile de capitaine et de son Premier ministre qui, elle n’en doutait pas, les avait tous trahis pour rejoindre la conspiration. La duchesse se répétait que cela n’avait aucune importance, que Renald aurait de toute façon fait un piètre monarque, et que son règne aurait affaibli le nom de Galdasten au lieu de le magnifier. Ce n’était pas pour lui qu’elle avait nourri de telles ambitions. Mais qu’aucun de ses fils ne porte jamais la couronne déchaînait sa fureur aussi sûrement que l’orage les flots de l’océan d’Amon. Si seulement elle était née dans le matriarcat de Sanbira, ne cessait-elle de ruminer. La finesse de son esprit lui aurait permis de diriger son duché et de mépriser les nombreux défauts de son mari. Son chemin vers le pouvoir n’aurait pas été bloqué par la faiblesse et la veulerie de cet homme.
Même s’il revenait de la bataille dans laquelle il s’était engagé, elle avait décidé que sa couche lui serait désormais interdite. Il pouvait remplir la cour de bâtards, s’était-elle dit, jamais il ne poserait plus les mains sur elle. Si le châtiment réservé aux femmes adultères n’avait pas été aussi sévère, elle aurait pris elle-même un amant et aurait porté son enfant, clamant sur tous les toits qu’il n’était pas celui de Renald. Sa rage était telle qu’elle l’aurait tué pour en finir. Si seulement il pouvait mourir à la guerre, se répéta-t-elle pour la dixième ou la centième fois de la journée. Mais la mort de son mari, elle en avait conscience, ne changerait rien au rang, ni à l’avenir auquel ses fils étaient réduits à cause de la lâcheté de leur père. Renald le Jeune deviendrait duc un peu plus tôt. Il n’irait jamais plus loin. Quant à Adler et Rory, ils resteraient prisonniers, leurs vies durant, de leurs misérables baronnies. Ils méritaient mieux.
Et Galdasten méritait un meilleur chef ! s’emporta-t-elle en proie à la même fureur. Elspeth était née dans ce duché. Elle était aussi dévouée à sa maison que n’importe quel noble ou soldat du royaume. Son père, baron de Prindyr – titre dont Rory hériterait un jour –, avait été un grand ami de Kell, le duc qui avait précédé Renald. D’ailleurs, il avait prévu d’assister au banquet que Kell avait tenu au château de Galdasten, durant le cycle lunaire de Morna, au cours de l’année 872. Au dernier moment, il avait décidé de rester à Prindyr, frappé de fièvre. Une fièvre qu’elle-même, alors tout juste jeune fille, lui avait transmise, et qui lui avait sauvé la vie. Car ce banquet, le terrible banquet de cette année-là, était celui où le fou était venu apporter la vermine infectée de pestilence au château. Le duc et sa famille n’y avaient pas survécu, et la maison, rétrogradée par les Règles de l’Ascension, s’était vue condamnée à quatre générations d’oubli et d’obscurité. Sans cette stupide tragédie, la Maison des Aigles régnerait sur Eibithar. Sa bannière flotterait aujourd’hui sur les tours du château d’Audun, aux côtés de celles, pourpre et or, d’Eibithar. Au lieu de quoi, son peuple s’inclinait devant l’usurpateur de Glyndwr – la plus faible des cinq maisons majeures ! – et son imbécile de mari, qui était parti se battre pour ce roi, cautionnait du même coup les lois absurdes qui empêchaient ses fils d’accéder au trône.
C’était si stupide, si injuste, qu’Elspeth en aurait hurlé de rage. Naturellement, la duchesse d’une grande maison ne se livrait pas à de telles manifestations. Alors elle passait ses journées sur les remparts du château, les yeux sur la Baie du Faucon et la flotte de Braedon qui en contrôlait les eaux. Les soldats qui stationnaient sur les murs, ayant appris qu’ils s’exposaient à de brutales rebuffades s’ils lui offraient le moindre témoignage de sympathie, ou même de respect, ne lui prêtaient plus aucune attention. Elle devait reconnaître qu’ils semblaient en bien meilleure forme depuis qu’ils avaient repris la ville. Ils ne montraient aucune inquiétude devant la flotte de l’empire amassée sur leurs côtes. Ils devaient croire qu’une fois la victoire acquise sur la lande, chasser les bateaux de Braedon ne serait qu’un détail. Elspeth, qui était loin de partager leur confiance, gardait ses réflexions pour elle.
La journée était bien avancée ; sous les rayons obliques du soleil couchant, les murs du château irradiaient une belle lueur dorée, et leur ombre s’étirait doucement sur le paysage. Des mouettes paresseuses planaient au-dessus du port de Galdasten, lançant de temps à autre des cris plaintifs et entêtants. L’air était calme, le ciel parfaitement dégagé, et la surface de la mer aussi lisse qu’un miroir.
Une tranquillité qui ne rendit que plus stupéfiante la brusque apparition d’un navire solitaire à l’embouchure de la baie.
Le bateau, sous les yeux d’une Elspeth médusée, voguait à une vitesse folle, comme propulsé par la main de Morna elle-même. Toutes voiles dehors, alors qu’aucun souffle ne troublait la surface de l’eau, sa coque tellement inclinée que la grand-voile frôlait les embruns, il semblait glisser juste au-dessus des flots. Il ne portait aucune couleur, mais se dirigeait droit sur les navires de Braedon. Elspeth en conclut qu’il était envoyé par l’empereur, peut-être porteur d’un message à ses capitaines, de provisions quelconques ou de soldats supplémentaires.
Elle se demandait comment il pouvait avancer aussi vite, lorsqu’elle le vit dévier légèrement de sa trajectoire. Le pont, brusquement éclairé par le soleil couchant, révéla ses passagers. Et elle crut s’évanouir. Ils avaient tous, absolument tous, les cheveux blancs.
Des sorciers ! Elle aurait dû donner l’alerte, désigner au moins le navire aux soldats qui traînaient sur les remparts. Elle était subjuguée.
Un brusque coup de vent – Elspeth le vit soulever l’eau sur sa trajectoire – glissa alors vers le plus avancé des navires de Braedon. Les autres tentèrent une manœuvre pour harponner le bateau de Qirsi par le travers, mais le vent contraire les en empêcha et, une seconde plus tard, comme si la déesse qui avait guidé cet étrange navire jusque-là avait décidé d’abattre sur eux son poing vengeur, ils volèrent tous, absolument tous, en éclats. En moins d’une minute, la flotte impériale fut réduite à néant. Ce qu’avait tenté pendant des jours et sans succès la marine d’Eibithar, les Qirsi venaient de l’accomplir en un éclair.
La duchesse n’était pas au bout de sa stupeur, et la suite l’emplit d’un authentique effroi. Tout commença par une faible lueur dorée qui s’étira à la surface de l’eau. D’abord inoffensif, le feu follet grandit, se déploya pour devenir un immense mur de flammes. Elspeth le vit s’élever au-dessus de l’eau, aussi formidable, aussi impitoyable qu’Eilidh, puis se précipiter, de plus en plus menaçant, vers la flotte de Wethyrn. Terrifiée, la duchesse poussa un cri, sentit les soldats se tourner dans sa direction, mais elle était incapable de détacher les yeux du feu qui maintenant s’abattait sur les navires alliés et les engloutissait, dans une gerbe de vapeur, de fumée noire et de fragments de bois carbonisés.
« Par les démons et toutes les flammes ! jura un homme à côté d’elle. Qu’est-ce que c’est ?
— Un navire qirsi, une armée qirsi venue pour nous détruire », répondit la duchesse parfaitement convaincue.
Tous les sinistres signes annonciateurs d’une guerre contre les renégats à laquelle elle n’avait jamais cru venaient de prendre corps sous ses yeux. Elle se tourna vers le soldat.
« Allez chercher votre capitaine ! Qu’il positionne tous les archers sur les remparts, et tous les fantassins devant la porte nord ! »
Elle jeta un regard sur la baie. Le navire tournait déjà sa proue vers le port.
« Vite ! Ils vont accoster ! »
Elle n’avait jamais donné d’ordre direct aux hommes de Renald. Le soldat se comporta comme si le duc en personne s’était manifesté. Lui et ses camarades s’inclinèrent devant elle, et se précipitèrent, leurs épées tintant avec vigueur, vers l’arche de la première tour.
Elspeth se tourna de nouveau vers la baie. Le navire qirsi, mu par la même main invisible, volait vers les quais. Le cœur serré d’angoisse, elle secoua la tête. Les soldats n’auraient pas le temps, comprit-elle. Ils allaient accoster d’une seconde à l’autre. Elle quitta les créneaux, traversa le chemin de ronde, et se pencha au-dessus de la cour. Les deux soldats qu’elle venait d’envoyer à la recherche du capitaine surgissaient hors de la tour et courraient vers l’arsenal.
« Vite ! » hurla-t-elle.
Les hommes ne levèrent même pas les yeux. Ils font tout ce qu’ils peuvent, lui souffla une voix. Celle de Renald, bien entendu. De toute manière, que valent nos arcs et nos épées contre une force pareille ? Cette question, à laquelle elle n’avait aucune réponse, lui imposa sa décision.
À cette heure, les garçons priaient au cloître. Ils possédaient chacun une épée, qu’ils portaient fièrement à la ceinture, mais la duchesse refusait qu’ils se battent. Le mur de flammes surgit dans son esprit. Elle repoussa cette image avec un frisson de terreur. Si elle pouvait envoyer les soldats de Galdasten à la mort sans hésitation, il était hors de question que ses fils livrent un combat perdu d’avance, surtout s’il existait un moyen de les sauver.
Dans la cour, avant qu’elle ne s’engouffre dans les escaliers en colimaçon, des hommes se criaient mutuellement des ordres. Les préparatifs s’organisaient. Avant d’arriver au deuxième étage du château, celui qui abritait le cloître, elle entendit les archers pénétrer dans l’escalier de la tour pour se mettre en position sur les murs. Elle parvint à s’infiltrer dans le couloir avant qu’aucun d’entre eux ne la voie et s’élança en courant vers le cloître.
Le prélat lui tournait le dos quand elle fit irruption dans l’église. Il pivota aussitôt, épée en main. Malgré sa peur, Elspeth ne put s’empêcher de sourire. L’homme était nouveau à Galdasten. L’ancien prélat était mort au moment des moissons précédentes, et ce jeune homme, Coulson Fendsar, jadis adepte dans ce même cloître, avait été élevé à la prélature. Il se montrait parfois peu sûr de lui, mais les garçons l’appréciaient, et Elspeth jugeait sa pratique religieuse, nettement moins conformiste, rafraîchissante. Surtout, elle n’imaginait pas le vieux prélat brandir une arme devant le danger, et encore moins s’interposer entre ses enfants et une armée d’envahisseurs.
En la reconnaissant, le jeune homme lâcha un soupir de soulagement et baissa la garde.
« Madame. J’ai entendu l’agitation dans la cour et je craignais le pire.
— À juste titre, père prélat.
— Les soldats de l’empire sont revenus ? »
Derrière lui, Elspeth vit ses fils attentifs et son plus jeune, Rory, le visage d’une pâleur qui en disait long.
« Non, répondit-elle en baissant la voix. Un navire de Qirsi vient de détruire les flottes de Braedon et de Wethyrn. Ils sont en train d’accoster.
— Qu’Ean vienne à notre secours !
— Je doute qu’il le puisse, père.
— Souhaitez-vous vous abriter ici, madame ? Je ne suis pas très adroit à l’épée, mais je suis prêt à donner ma vie pour vous. »
De nouveau, Elspeth sourit.
« Merci. Je viens chercher les garçons. Je veux leur faire quitter le château tant que c’est encore possible.
— Je comprends, madame. Le duc en ferait autant. Si je peux me permettre, je vous suggère de trouver refuge au sanctuaire d’Amon. La plupart des Qirsi adhèrent toujours à l’Ancienne Foi. Même ces rebelles sont capables d’en respecter les murs.
— Merci, père prélat, répondit-elle avec surprise. Je ne m’attendais pas à recevoir un conseil aussi… avisé de la part du cloître. »
Un sourire traversa le visage du jeune homme avant de s’évanouir aussi vite. Il se tourna vers les enfants.
« Allons, messeigneurs. Vite. Il faut suivre votre mère.
— Que se passe-t-il, mère ? » demanda le jeune Renald.
Avec sa silhouette mince et élancée, la même chevelure rousse ébouriffée et ses yeux bleus, il était le portrait de son père. Il possédait aussi la force et le sang-froid de sa mère, et semblait impatient de combattre.
« Encore les hommes de Braedon ?
— Pas cette fois, lui répondit sa mère en les poussant vers la porte.
— Qui alors ?
— Je parie que c’est les Qirsi. »
La remarque d’Adler l’arrêta net. Et elle se retourna pour l’observer. Sa Détermination n’aurait lieu que dans un an, mais son cadet était déjà le plus intelligent des trois.
« Pourquoi dis-tu une chose pareille ?
— Qui d’autre, haussa-t-il les épaules, si ça n’est pas les soldats de l’empire ?
— Mère, j’ai peur », gémit Rory.
Elle passa un bras autour des épaules du plus petit et lui déposa un baiser sur les cheveux.
« Du calme, mon trésor. Tout ira bien. Suis-moi et fais bien tout ce que je te dis. Tu pourras y arriver ? »
L’enfant hocha la tête avec gravité. Elle les poussa alors vers le seuil, et se tourna vers le prélat.
« Merci, père prélat. Qu’Ean vous garde.
— Vous aussi, madame. »
Elle s’efforça de lui sourire, mais elle comprit soudain qu’elle ne le reverrait jamais plus, et ne put lui offrir qu’une pauvre grimace. Elle cherchait quoi lui dire quand son inquiétude pour ses enfants balaya toute autre considération, et elle se précipita dans le couloir, poussant ses fils vers la plus proche des poternes. Partout, des soldats armés d’arcs, d’épées et de boucliers couraient dans tous les sens.
« Où nous conduis-tu, mère ? » demanda Renald, son front juvénile barré d’un pli soucieux.
« Loin d’ici. »
Il s’arrêta.
« Non ! En l’absence de père, c’est moi qui dirige et défend notre maison ! Je ne peux pas m’enfuir comme un enfant, un lâche ou même une femme ! »
Elspeth serra les dents. Ils n’avaient pas le temps pour ces enfantillages.
« Ton père serait fier de toi, fit-elle d’une voix contenue. Il te dirait aussi que tu ne peux pas combattre cet ennemi.
— Et pourquoi ? » demanda-t-il éhontément.
Consciente d’avoir nourri ces qualités chez son enfant dans l’espoir de le voir ressembler à son grand-père et à elle-même, Elspeth ravala sa rage.
« Parce que cette armée est composée de Qirsi. Ils vont détruire ce château et tous ceux qui tenteront de le défendre.
— Je n’ai pas peur de mourir. »
Mais elle avait peur de le perdre ! Et elle se souvenait de sa propre jeunesse, de la fougue dont elle avait fait preuve, et de son entêtement, même si le souvenir s’estompait avec les années.
« Je sais combien tu es courageux, articula-t-elle péniblement. Combien vous l’êtes, tous les trois. J’en suis très fière. Mais vous n’êtes encore que des enfants. Même toi, Renald, ajouta-t-elle en levant une main pour couper court à ses protestations. Ta Révélation n’a lieu que dans un an. Autrement dit, tu n’as pas l’âge de diriger cette maison, même en l’absence de ton père. Cette responsabilité m’incombe, et je t’ordonne de me suivre. »
Son fils croisa les bras sur sa poitrine et, jambes écartées, lui lança un regard de défi. Un bref sourire étira les lèvres de la duchesse.
« J’ai besoin de toi, tes frères aussi. Ton père te dirait que ton premier devoir est de protéger ta famille. »
Cet argument, comprit-elle avec soulagement, avait fait mouche. Pendant qu’il la considérait, la bouche grimaçante, comme chaque fois qu’il réfléchissait, elle se dit que les Qirsi avaient dû accoster. Elle aurait volontiers attrapé son fils par le bras pour l’obliger à la suivre, quitte à le tirer derrière elle comme un enfant récalcitrant, mais il était important que Renald prenne sa décision seul.
« Très bien, déclara-t-il sans enthousiasme.
— Alors vite, nous n’avons plus beaucoup de temps. »
Ils poursuivirent leur route vers la poterne la plus au sud de la forteresse. De ce côté, la route pour le sanctuaire n’était pas la plus courte, mais elle les tenait à distance des quais et, Elspeth l’espérait, leur offrirait la meilleure chance d’échapper aux Qirsi.
Dans la première cour, la duchesse entendit les cris qui montaient de la cité. Avant d’avoir franchi l’enceinte du château, elle vit les premiers cheveux-blancs avancer. Elle regretta aussitôt de n’avoir pas songé à échanger leurs vêtements pour des habits plus simples. Il était trop tard.
« Halte là, duchesse ! » lui intima une voix d’homme.
Il était loin, mais c’était un sorcier, et elle ignorait le rayon d’action de la magie qirsi.
« Continuez, souffla-t-elle néanmoins à ses enfants d’une voix basse et tendue en refusant de se retourner vers le cheveux-blancs.
— Plus un pas, madame ! » reprit l’homme, plus dur et plus proche.
Elle ne ralentit pas.
Brusquement, une pierre du chemin explosa dans un nuage de poussière et de débris. Elle sursauta.
« Encore un pas et l’un d’entre vous subira le même sort. »
Elspeth s’arrêta net et d’un geste intima à ses enfants de l’imiter. Puis elle se retourna lentement.
Un grand Qirsi venait à sa rencontre, suivi par une compagnie d’environ deux douzaines de sorciers. Bien qu’ils fussent nombreux et menaçants, c’était leur chef qui retenait toute son attention. Elle n’avait jamais vu de Qirsi aussi grand. En le comparant à Pillad, le Premier ministre falot de son mari, elle avait du mal à croire qu’ils puissent appartenir à la même race. Cet homme était élancé, musclé, et son maintien ne manquait pas d’élégance, constata-t-elle, étonnée d’une telle réflexion dans un moment pareil. Il était même doté d’un certain charme, quoique austère, voire insensible, à cause sans doute de ses cheveux blancs en désordre, de l’éclat brillant de ses yeux jaunes et des traits carrés de son visage, qu’elle ne put s’empêcher de détailler en frissonnant. Il dégageait une évidente noblesse, et elle comprenait pourquoi les autres le suivaient.
Avant qu’elle puisse intervenir, Renald brandit son épée et se plaça devant elle.
« Arrière, cheveux-blancs », s’exclama-t-il en dépit de sa main tremblante.
Un tintement résonna entre les murs de l’enceinte, et des éclats métalliques churent au sol.
« Je peux faire la même chose de ton crâne, morveux, jeta l’homme. Comme tous les guerriers qui m’accompagnent. Tu peux claironner, mais tu serais plus avisé de laisser la peur retenir ton bras. »
Devant la rougeur qui envahissait le visage de son fils, Elspeth redouta qu’il fasse exactement le contraire, mais il se contentait d’observer la garde de son épée désormais inutile dans sa main.
« Votre mari est parti vers le sud avec son armée ? » interrogea l’homme sans plus prêter d’attention à son fils.
Elspeth le dévisagea quelques instants. Elle n’avait pas l’intention de commettre la moindre imprudence, mais elle n’était pas prête à lui fournir les informations qu’il souhaitait.
« Qui êtes-vous ? »
Elle le vit sourire, sans que l’éclat de son regard, froidement menaçant, s’adoucisse pour autant.
« Très bien, céda-t-il. Je m’appelle Dusaan jal Kania. »
Elle plissa les yeux. Ce nom lui était vaguement familier.
« Il y a peu, j’étais encore le haut chancelier de l’empereur de Braedon. »
Devant sa stupéfaction, elle vit son sourire s’élargir.
« Cela vous surprend, constata-t-il. Vous vous dites qu’un homme dans ma position a trop peu à gagner et beaucoup à perdre dans un mouvement tel que le nôtre. »
Elspeth ouvrit, puis referma la bouche, avant de hocher la tête.
« Je ne sais pas quoi penser, reconnut-elle.
— Vous serez sans doute aussi déconcertée d’apprendre que je suis Tisserand.
— Que les dieux nous viennent en aide !
— Je n’aurais pas mieux dit. Bien, maintenant, je vous repose ma question, et si vous refusez de répondre, je ne serai pas aussi patient. Le duc est-il parti au sud avec son armée ? »
Elle se pinça les lèvres, hésitante, mais finit par opiner. Elle trahissait son mari, mais cela avait-il désormais la moindre importance ?
« Son Premier ministre l’accompagne ?
— Oui, il… »
Elle sursauta.
« Pillad est un traître, n’est-ce pas ? Il fait partie de la conspiration. »
Le même sourire de prédateur lui répondit.
« Comme vous l’imaginez, nous n’employons pas ce terme à notre sujet. Mais oui, Pillad est au service du mouvement.
— Je l’avais prévenu, lâcha la duchesse. L’imbécile n’a pas voulu m’écouter. »
Elle songea à demander à cet homme quelle mission il avait confiée à Pillad, mais elle n’était pas sûre de vouloir entendre la réponse, en tout cas pas devant ses fils. L’après-midi même, elle avait souhaité la mort de Renald. Maintenant qu’elle se dessinait, elle sentait le chagrin l’envahir, et ses yeux s’emplirent de larmes qu’elle n’aurait jamais imaginé verser pour lui.
« Je vois que vous comprenez, fit l’homme.
— Comprendre quoi ? demanda le jeune Renald avant de se tourner vers Elspeth. Mère ? »
Le regard fixé sur le Tisserand, elle ignora son fils.
« Que voulez-vous ?
— Que vous nous accompagniez au château et que vous donniez l’ordre aux soldats de se rendre.
— Jamais ! s’écria Renald avec force.
— Et si je refuse ?
— Nous prendrons le château de toute manière, des centaines d’hommes mourront, et la forteresse de vos ancêtres sera réduite en poussière.
— C’est impossible », protesta-t-elle faiblement.
Elle avait été témoin de ce dont cet homme et son armée étaient capables. Elle avait vu ce qu’ils avaient fait des flottes stationnées dans la baie.
« En tissant la magie de tous ces Façonneurs, je peux répandre le désastre dans toute la ville. »
Jamais Kearney ne parviendrait à vaincre une telle armée, comprit-elle au comble du désespoir. Aucun souverain n’était de taille à lutter contre un Tisserand. Alors qu’elle voyait tout à coup se profiler devant elle l’avenir des Terres du Devant, elle céda.
« Très bien. Je vais vous obéir. En échange, je vous demande d’épargner ma vie et celle de mes fils.
— Mère ! Comment peux-tu faire une chose pareille ! »
Elle se tourna vers son fils.
« Silence, Renald. Seul un fou guidé par l’orgueil et l’entêtement condamnerait tant d’hommes, de femmes et d’enfants à la mort. Il est temps que tu apprennes ce qu’est l’exercice du pouvoir. »
L’ironie de sa remarque la frappa en plein cœur. Si le Qirsi qui se tenait devant eux avait vraiment l’intention de diriger les Sept Royaumes, toute la noblesse eandi serait renversée. Ses fils ne régneraient jamais dans aucune cour. Pas même à Prindyr ou Lynde, encore moins à Galdasten ou la Cité des Rois. Si le Tisserand pensait la même chose, il eut la grâce de n’en rien dire.
« Eh bien ? lui demanda-t-elle.
— Je ne vous fais aucune promesse, madame, sauf celle, tant que vous coopérez, de ne vous causer aucun mal. »
Sa réponse ne lui permettait pas de savoir s’il ne s’adressait qu’à elle ou aussi à ses fils. Elle allait lui demander d’être plus précis lorsqu’elle comprit que son ambiguïté était volontaire. Une profonde angoisse l’étreignit et elle flancha.
« Après vous, madame », l’invita le Tisserand, le visage aussi impassible que la première marée du matin.
D’une main fine et désinvolte, il lui désignait le chemin.
Elle aurait voulu dire à ses fils de courir jusqu’au sanctuaire sans se retourner, mais elle avait peu d’espoir qu’ils échappent aux Qirsi, et toutes les certitudes que le Tisserand punirait sévèrement cette tentative. Alors, elle fit demi-tour, vaincue et désespérée, et les conduisit vers les portes du château. Le duc ne l’aurait pas reconnue, se dit-elle. Ses fils n’osaient même pas la regarder.
Elle remonta la route, les yeux fixés sur les remparts, espérant vaguement que les archers lanceraient leurs flèches malgré sa présence à la tête de l’armée du Tisserand. Elle les vit baisser leurs arcs et crier aux gardes de la porte de soulever les herses, précisément comme le Tisserand l’avait escompté.
En dépit de tous ses discours sur la lâcheté, la faiblesse et le manque d’autorité de son mari, elle ne pouvait l’imaginer se rendre, abandonner son château à l’ennemi, sans livrer le moindre combat. Qu’était-elle devenue ? se lamenta-t-elle en franchissant la porte.
Elle se retrouva au milieu de la cour basse, entourée d’hommes qui, même à présent, attendaient ses ordres pour agir. Les archers tenaient toujours leurs arcs, et les soldats avaient tiré leurs épées. Elspeth lisait le désir de vengeance et de meurtre dans leurs yeux. Elle pouvait encore sauver Galdasten, se dit-elle. Si elle acceptait de sacrifier sa vie et celle de ses fils.
Le Qirsi comprit peut-être son hésitation : il attrapa brusquement le jeune Renald par le bras et, l’écartant de sa mère, brandit son épée. Durant une terrifiante seconde, Elspeth crut que le Tisserand allait assassiner son fils sous ses yeux. Il se contenta de poser la pointe de sa lame sur le coup de l’enfant et l’observa, elle, avec la même expression pleine de froideur et de mépris.
« Dites-leur de lâcher leurs armes.
— Non, mère ! Ne le fais pas ! s’écria courageusement l’enfant. Il n’est pas…
— Silence ! » coupa le Qirsi d’une voix tranchante en accentuant la pression.
Une goutte de sang jaillit et glissa sur la lame.
Elspeth dut se mordre la langue pour ne pas hurler de terreur.
« À vous, madame. Obéissez ou regardez-le mourir.
— Rendez vos armes, cria-t-elle aux soldats sans lâcher l’épée du Tisserand des yeux. »
Plusieurs hommes échangèrent des regards hésitants.
« Je vous en supplie, leur dit-elle. J’ai vu ce dont ces Qirsi sont capables avec leur magie. Ils ont détruit toute la flotte de Braedon et celle de Wethyrn. Nous ne pouvons pas les vaincre, et si nous le tentons, ils nous massacreront tous. »
Les hommes de Galdasten l’observèrent durant une interminable seconde, et puis l’un d’entre eux, enfin, fit un pas en avant, jeta son épée et sa dague à quelques mètres de la duchesse, s’inclina devant elle, et recula. Un à un, les autres l’imitèrent, lui offrant tous obéissance en ajoutant leur arme à l’amoncellement qui se formait dans la cour.
Adler et Rory étaient debout à ses côtés, agrippés à ses mains. Bien que le Tisserand eût relâché Renald, son fils aîné refusait de la regarder comme d’essuyer le sang qui coulait de sa blessure. Il se tenait parfaitement droit, les yeux fixés devant lui, tel un courageux soldat au peloton d’exécution.
Bientôt, les archers descendirent des tours et vinrent eux aussi déposer leurs arcs et leurs carquois par-dessus les armes de leurs camarades. Alors que la capitulation continuait, au rythme lent du défilé de tous les soldats de Galdasten, le Tisserand murmura un mot à deux de ses Qirsi, une femme à l’allure frêle et aux yeux aussi brillants que ceux de son chef, et un homme au regard jaune pâle planté dans un visage maigre. Un instant plus tard ils s’éloignaient dans des directions opposées. La femme arborait un léger sourire.
« Vous deux, fit alors le Tisserand en désignant les deux capitaines que Renald avait nommés pour protéger le château en son absence. Approchez. »
Les soldats obéirent, suivis par le murmure de leurs camarades. Ils s’arrêtèrent devant lui, pâles, les lèvres pincées.
« Votre duc vous a confié le commandement de l’armée ? »
Ils se tinrent cois.
« Répondez ! »
Le Tisserand n’avait pas bougé. Les deux hommes fléchirent, comme pris de crampes brutales.
« Oui », répondit l’un, le visage contracté de douleur. « Nous commandons les troupes. »
Elspeth comprit que le Qirsi usait de sa magie contre eux.
« À genoux. »
Les hommes obéirent en baissant la tête.
Le Tisserand marcha sur eux, épée brandie.
« Non ! » s’écria Elspeth.
Le Qirsi se tourna vers elle.
« Ce sont des soldats, madame. Ils comprennent que je ne peux pas les épargner. Si ces deux-là restent en vie, les hommes de votre mari forment encore une armée. Sans eux, ils ne sont plus qu’un groupe de vaincus. »
Il se retourna vers les capitaines et, d’un geste ample et puissant, décapita le premier, puis le second des commandants. Leurs corps s’effondrèrent sur le côté. Aucun des soldats ne prononça un mot, ni ne fit le moindre geste pour récupérer ses armes.
Alors que le sang des capitaines imbibait l’herbe de la cour, Rory enfouit le visage dans la robe de sa mère et se mit à sangloter. Elspeth, luttant elle-même contre la nausée, lui caressa les cheveux.
« Tu vois ! lui lança Renald, accusateur. Tu les as obligés à se rendre et ils sont morts maintenant ! »
Elle aurait dû répondre, elle aurait dû opposer sa révolte à la haine qu’elle lisait dans les yeux de son fils. Rien ne lui venait à l’esprit. Le pire pourtant restait à venir.
« Père Coulson, que font-ils avec lui ? » demanda tout à coup Adler.
La duchesse tourna la tête à temps pour voir l’homme que le Tisserand avait détaché quelques instants plus tôt pousser le prélat dans le grand escalier de pierre qui reliait la cour haute à la cour basse du château. Même de loin, elle distinguait les tremblements qui agitaient le corps de Coulson. Ses jambes semblaient à peine le soutenir.
« Que vont-ils lui faire, mère ? » insista Adler.
Elle regarda Renald qui avait pâli et dont les yeux étaient emplis du même terrible mépris.
« Je ne sais pas, mon chéri », affirma la duchesse.
Elle mentait bien sûr, car tous ceux qui étaient dans la cour, à l’exception des plus jeunes, savaient très bien la raison de toute cette mise en scène. Les cloîtres étaient depuis longtemps très proches des cours et ils étaient connus pour leur hostilité aux Qirsi et à l’Ancienne Foi. Que les cheveux-blancs renégats s’en prennent au prélat de Galdasten n’avait hélas rien d’étonnant.
« Le tuer, répondit amèrement Renald.
— Non ! s’écria Adler. C’est faux, n’est-ce pas, mère ? »
Le cœur déchiré, sa mère tenta de le calmer du mieux qu’elle put.
Le Qirsi poussa le prélat devant le Tisserand où, d’une brusque secousse, il le précipita à terre avant de tendre à son chef la garde d’une épée brisée.
« La sienne ? interrogea le sorcier.
— Oui, Tisserand.
— Merci, Uestem », fit le Qirsi avant de baisser les yeux sur Coulson, un léger sourire aux lèvres. « Alors comme ça, vous vous prenez pour un guerrier, père prélat ?
— J’appartiens au cloître, déclara le religieux d’une voix tremblante, mais je suis prêt à prendre les armes pour défendre ma maison et mon royaume.
— Quel courage, ironisa le Tisserand. Mais quel gaspillage. Votre maison est vaincue, et votre royaume sera bientôt le mien. »
Sans ajouter un mot, le chef de la conspiration leva une nouvelle fois le bras et décapita le religieux.
Le corps du malheureux, accompagné par le cri déchirant d’Adler et les sanglots redoublés de Rory, s’affaissa dans l’herbe à côté des deux autres.
Plusieurs hommes de Galdasten détournèrent les yeux, écœurés, mais d’autres poussèrent des cris de colère, certains allant même jusqu’à faire un pas en direction de leurs armes. Un son étrange, un craquement de bois sec, les arrêta. Un des leurs s’effondrait sur le sol en hurlant, le visage tordu de souffrance.
« La jambe, expliqua le Tisserand de façon à être entendu de tous. Il aurait pu s’agir de son crâne. Le prochain qui ose faire un pas vers ces armes aura la nuque brisée. Suis-je clair ? »
Ceux qui avaient avancé se figèrent mais, à leurs regards toujours posés sur leurs armes, la duchesse comprit qu’ils n’avaient pas renoncé. Le Tisserand dut s’en rendre compte, car un second craquement fit écho au premier, et un nouveau soldat s’écroula sur le sol, où il resta étendu, sans un cri ni un mouvement, la tête curieusement inclinée, les yeux ouverts sur le néant. Cette fois, les soldats reculèrent.
« Vous allez nous tuer aussi, n’est-ce pas ? lança Renald le regard flamboyant.
— Je n’en ai pas la moindre intention… aujourd’hui, Lord Galdasten, répondit le Tisserand.
— Aujourd’hui peut-être pas, mais demain, ou après-demain.
— Le Glanage n’a jamais fait partie de mes dons préférés », rétorqua le sorcier avec un sourire torve.
Renald resta silencieux.
« Pour l’heure, vous allez être jeté en prison avec votre mère et vos frères. Ensuite, je ne sais pas.
— Mensonges ! s’exclama Renald sous le regard horrifié de sa mère. Vous voulez diriger les Terres du Devant, être servi par une cour de seigneurs qirsi, tout comme notre roi s’entoure de nobles eandi. Parce que notre existence vous rappellera toujours, à vous et à vos sujets, le temps où les grandes maisons régnaient sur les Sept Royaumes, vous ne laisserez jamais en vie des hommes comme moi. »
Le Qirsi le dévisagea avec une légère surprise avant de hocher lentement la tête.
« En effet, je suppose que non, admit-il avec un sourire avant de se tourner vers un autre de ses soldats. Enfermez-les dans la tour carcérale, lui dit-il d’une voix si basse qu’Elspeth dut tendre l’oreille pour comprendre. Mettez la mère dans une cellule, les enfants dans une autre. Assurez-vous qu’ils aient tout le confort, qu’ils soient correctement nourris, mais interdisez toutes visites. Aucun Eandi ne doit les voir.
— Bien Tisserand.
— Non ! s’exclama la duchesse. Ne nous séparez pas. Les petits sont terrorisés. »
Le Tisserand, visiblement contrarié d’avoir été entendu, se tourna vers elle.
« C’est impossible, et vous le savez. »
Elspeth désigna Rory, le visage toujours enfoui dans sa robe, tremblant de tous ses membres.
« Regardez-le. Il n’est qu’un enfant, que pourrait-il…
— J’ai dit non ! »
Il lui tourna le dos et s’adressa à son soldat.
« Enfermez-les immédiatement ! »
Renald avait raison, songea la duchesse en frémissant. Le Qirsi allait tuer ses trois fils. Elle aussi, probablement, mais sa vie comptait moins que celle de ses enfants. Il ne les tuerait pas dans la cour, comme les autres. Les exécutions des capitaines et du prélat avaient été ordonnées dans le but de décourager les soldats de Galdasten, pour saper toute velléité de révolte. Si les Qirsi les assassinaient en public, elle et ses enfants, leurs morts ne feraient qu’exciter leur désir de vengeance. Non, ils attendraient, devina Elspeth, mais pas trop, car il y avait aussi un risque à les garder en prison trop longtemps. Leur exécution aurait lieu cette nuit, comprit-elle, ou à l’aube, mais pas plus tard. Ses jambes se dérobèrent sous elle, et elle s’effondra sur l’herbe, anéantie, non loin du corps étêté du père Coulson. Rory, le visage inondé de larmes, les yeux rouges et gonflés, la regardait avec stupéfaction.
« Maman ? souffla-t-il.
— Levez-vous, ordonna le soldat qirsi sans manifester la moindre pitié.
— Je vous en supplie », sanglota-t-elle en joignant les mains, ne faites pas ça.
Dos tourné, le Tisserand s’entretenait à voix basse avec un autre de ses fidèles.
« Par pitié, ce ne sont que des enfants !
— Aujourd’hui, répliqua le sorcier en se tournant vers elle. Mais demain, ils seront des hommes. »